Les Chrétiens européens en Occident Musulman du XIIe et XIIIe siècle : cas de coexistence et de tolérance
A travers l´histoire , la Méditerranée a toujours représenté un point de liaison entre les peuples méditerranéens , c´est ainsi que ses deux rives étaient toujours des lieux de rencontre et de coexistence entre les différentes races et religions , malgré quelques affrontements qui n´étaient que temporaires .
L´objectif de cet article sera donc consacré à vérifier cette hypothèse par des documents concernant les cas de paix , de coexistence et de tolérance entre les Musulmans et les Chrétiens européens qui s´étaient installés au Maghreb pour des raisons différentes , durant la période du XII ème et XIII ème siècle , qui coïncidait avec le gouvernement de l´Etat Almohade .
Peut- on ainsi parler d´une tolérance , d´une harmonie sociale, ou plus tôt d´une « Famille » Méditerranéenne dont les membres coexistaient et coopéraient pour faire prévaloir leurs intérêts communs ?
Il est important de noter que certains chercheurs ont des points de vue totalement contraires à cette hypothèse et considèrent l´ère Almohade comme un exemple frappant de persécution des Chrétiens au Maghreb . C´est le cas de Dufourcq , Cuoq et José Alyamani [1]. Ce dernier va jusqu´à considérer l´époque Almohade comme la dernière étape du christianisme au Maghreb. Ces jugements nécessitent une discussion objective et approfondie .
Il est vrai qu´on ne peut pas nier quelques conduites déshonorables de la part du gouvernement Almohade , mais cela ne représente que des exceptions qu´on ne peut pas généraliser pour accuser les Almohades de la persécution des Chrétiens . D´ailleurs les documents publiés par De Mas Latrie dans son important livre intitulé ‘ Traités de paix et de commerce et documents divers concernant les relations des Chrétiens avec les Arabes de l´Afrique septentrionale au Moyen Age ’[2] ne réfute pas seulement ces calomnies , mais donne aussi des arguments efficaces sur la coexistence et la tolérance entre les Chrétiens et les Musulmans du Maghreb à cette époque . Les textes arabes , malgré leur rareté , vont dans le même sens .
Pour étayer cette hypothèse , il est convenable d´étudier d´abord la situation générale des Chrétiens européens au Maghreb .
On peut déduire certains facteurs qui contribuaient à rendre leur situation favorable , parmi lesquels on peut citer :
1- Le besoin des rois Almohades des troupes militaires chrétiennes qui formaient leurs gardes personnelles et parfois même ils imploraient le secours des Chrétiens ‘ mercenaires’ pour combattre avec eux leur ennemi et opprimer les révoltes et les insurrections internes.
2- Les traités conclus entre l´Etat Almohade et les pays européens à qui ces Chrétiens appartenaient , obligeaient les Almohades à respecter les droits de ceux-ci et à améliorer leur situation .
3- l´intervention permanente de la papauté en leur faveur pour sauvegarder leurs droits religieux .
4- On peut ajouter également la tolérance des derniers sultans Almohades .
A partir de ces facteurs , nous allons essayer d´éclaircir la situation générale des Chrétiens européens installés au Maghreb pour argumenter les cas de tolérance entre les Chrétiens et les Musulmans du Maghreb .
1 - La situation religieuse des Chrétiens européens au Maghreb :
Il est indubitable que la situation religieuse des Chrétiens européens installés au Maghreb a profité de l´esprit de tolérance .
Parmi les aspects les plus remarquables de cette tolérance , citons la permission des rois Almohades à tous les Chrétiens européens (commerçants , soldats , prisonniers , évêques ) de bâtir leurs églises et pratiquer librement leur religion . C´est ce que les sources musulmanes et Chrétiennes confirment .
La fondation d´une première église à Marrakech coïncide avec le règne du roi Almohade Abù Yùsùf al - Mansùr selon les textes Chrétiens[3] ou le sultan al-Mamùn selon les textes arabes [4] . Si la fondation de cette église est faite sous une certaine pression de la part du roi castillan Fernando II qui s´engageait à aider le roi al- Mamùn contre son frère dans le but de récupérer son trône , d´autres documents nous laissent savoir que certaines églises ont été bâties volontairement au Maghreb .
A la ville de Ceuta par exemple , les sources mentionnent une église qui était , vers 1227 , sous la direction d´un évêque nommé Hugo. Celui-ci veillait sur les affaires religieuses des Chrétiens de cette ville [5]. Il est fort probable que chaque colonie européenne installée à Ceuta avait son propre évêque , c´est ainsi que les sources parlent de l´évêque des Génois , des Marseillais, des Castillans etc [6].
Quoi qu´il en soit , il est clair que le système ecclésial a pu atteindre son apogée à l´époque Almohade . Les papes ont profité du climat de tolérance pour envoyer au Maghreb plusieurs évêques , parmi eux le fameux Agnellus connu dans les documents chrétiens sous le nom ‘ d´évêque de Fès’ , ainsi que Lupus mentionné dans une lettre du pape Innocent IV , celui-ci invitait les Chrétiens européens à obéir leur évêque dans toutes les questions spirituelles[7] . Les textes mentionnent aussi l´évêque Branch qui dirigeait l´église de Marrakech jusqu´à 1289 [8] .
Outre l´autorisation de fonder des églises , les autorités Almohades ne réagissaient pas contre les prêcheurs chrétiens . Le pape Honorius III demandait dans une lettre envoyée aux prédicateurs de ne pas se raser la barbe et de s´habiller comme les Marocains pour se faciliter leur mission , et camoufler leur prédication [9] . Les historiens parlent également des prédicateurs chrétiens appelés ‘ Groupe Daniel’ qui était vers 1227 un groupe de prêcheurs très actifs au Maroc [10] .
2- La situation socio-économique des Chrétiens européens au Maghreb :
A l´instar de la situation religieuse , les Chrétiens européens , en particulier les commerçants , ont joui d´une situation économique excellente . Beaucoup d´entre eux profitaient de la liberté que les rois Almohades respectaient pour venir s´installer dans les villes Maghrébines côtières qu´ils ont choisies pour des motifs économiques .
Les Etats européens à qui ces commerçants appartenaient avaient insisté à conclure des traités commerciaux avec les Almohades au profit de leurs ressortissants . En 1186 , la République de Pise a conclu un traité de paix et de commerce avec le roi Almohade Abù Yùsùf Yakùb Al Mansùr . Ce traité de durée de 25 ans assurait la liberté des commerçants de Pise à Ceuta , Oran , Bijaya et Tunis[11] . Les consuls des differentes colonies européennes étaient toujours prêts à défendre les intérêts de leurs ressortissants. Une lettre envoyée par le consul Italien en 19 Mai 1881 le prouve . Dans cette lettre, il demandait au gouvernement Almohade de trouver des solutions aux problèmes qui se posaient aux commerçants de Pise pour extraire les peaux à Bijaya , ainsi que d´autres difficultés qui se posaient aux autres commerçants Italiens [12] . Les responsables marocains répondaient toujours favorablement en leur donnant une liberté plus large. Les archives conservent une partie du ‘ statut de Marseille’ qui organisait le commerce de cette ville , surtout le commerce du vin avec Ceuta, Oran , Bijaya et Tunis [13] . Nous possédons également des contrats qui organisaient les activités commerciales des Génois dans les différentes villes Maghrébines [14] .
Les documents témoignent que les Chrétiens européens du Maghreb habitaient dans des quartiers typiquement européens appelés par les sources arabes « fùndùk » , qui étaient situés aux alentours des villes maghrébines traditionnelles [15] . Dans chaque quartier ils avaient leur propres consuls qui dirigeaient leurs affaires internes et sauvegarder leurs intérêts . Ils avaient aussi des notaires qui rédigeaient les contrats et les arrêts tribunaires , ainsi qu´une église, un cimetière et un bain public [16]. Ils avaient aussi un marché où ils pouvaient s´acheter même les produits alimentaires interdits par la loi Musulmane comme le vin , le porc etc… [17] .
Il ressort de ce qui précède que ces quartiers européens étaient sous forme d´une petite société où les Chrétiens européens vivaient et pratiquaient librement leurs activités économiques, leurs rites liturgiques, exactement comme s ´ils vivaient dans leurs propres pays .
D´autre part, on déduit des différents documents , un autre aspect de tolérance au niveau social . Il s´agit d´un geste fait par le roi Almohade Abù yùsùf yakùb al-Mansùr qui a répondu favorablement à la demande du pape Innocent III pour faciliter la tâche d´une mission religieuse envoyée au Maroc pour libérer les captifs Chrétiens [18]
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